AUTOBIOGRAPHIE D'UNE ANALYSANTE par Claire Barbuti - Revue de presse parue dans Nouvelles d’Arménie Magazine N° 262, mai 2019, p 76-77


Livre

Dans son nouvel ouvrage L'effacement des lieux, l'auteure témoigne de son expérience d'analysante singulière en recourant à l'autobiographie et à la psychanalyse, cherchant à traduire les traces de la disparition d'une culture et de ses lieux. Entretien.

 

Nouvelles d'Arménie Magazine : Pourquoi apposer tout de suite ce sous-titre, « Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud » ? Janine Altounian : Cette question est particulièrement pertinente car elle interroge directement ce qui caractérise ma forme d’écriture. En effet, bien plus que le titre de ce livre qui ne concerne qu’une partie de son contenu, c’est son sous- titre qui annonce ce qui constitue son originalité, à savoir son caractère hétérodoxe dû aux multiples champs disciplinaires auxquels il se réfère : autobiographie, littérature, traduction, histoire, politique, psychanalyse d'un cas, le mien, celui d’une Arménienne de France, née en 1934 de parents survivants du génocide de 1915. En fait, j’ai eu spontanément recours à cette forme d’écriture que j'appelle écriture « diasporique », dès mon premier article de 1975 aux Temps Modernes Comment peut-on être Arménien ? (allusion au texte de Montesquieu : Comment peut- on être Persan ?), repris dans mon livre : Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie dont le titre est la citation d’un vers de Corneille 3), mais c’est à l’occasion de mon 6livre sur la transmission de l’héritage arménien que j’ai désiré en informer explicitement le lecteur. L’analysante que je suis, et non pas l’analyste – titre qu’on m’attribue trop souvent parce que mon travail fait état d’une démarche analytique -, présente son par- cours à l’aide de vignettes autobiogra- phiques qu’elle analyse en s’appuyant sur son expérience d’héritière de survi- vants et de germaniste, traductrice de Freud pour soutenir, entre autres, que le trauma ne peut s’élaborer que dans la langue et la culture de l’autre – ce qui confère au livre une dimension politique.

NAM: Pourquoi passer par l'autobiographie?

J. A. : Il m’arrive parfois d’avoir envie de restituer, par exemple, le grand malaise que j’avais ressenti lors de la confrontaion entre mon père et une surveillante générale, mon désarroi devant les maisons effondrées de Bursa, mon expérience d’hallucination pendant que je recopiais la traduction du texte de déportation de mon père en version électronique, le plaisir que j’ai vécu à l’école et dans mon travail de traductrice du texte freudien avec Laplanche. Je me plais ainsi à brosser d’abord ces scènes pour pouvoir ensuite les analyser comme cela se produit pendant les séances d’une cure analytique où le récit d’un souvenir particulier dans l’espace du transfert remet en lien des pensées fécondes et structurantes.

NAM: Qu'est-ce que votre regard d'«analysante », votre écriture « d'analysante » apportent comme nouvel éclairage sur le génocide des Arméniens et l'histoire des descendants des rescapés ?

J. A. : Je ne livre pas un récit qui raconterait ce qu’un descendant de rescapés aurait vécu dans la famille de son enfance. Je cherche à y témoigner d’un processus de subjectivation au long cours qui, se déroulant à la faveur d’un transfert positif au nouvel environnement de l’exil parental, amène l’héritier d’une catastrophe historique à assumer consciemment ce que lui a transmis inconsciemment le vécu parental, emblématique d’autres catastrophes historiques que le sien. Devenant sujet de son histoire, il en inscrit alors les effets psychiques dans un champ de pensée spécifique - la transmission transgénérationnelle des crimes de masse - et dans un lieu spécifique - le « pays d’accueil » des « migrants » des années 20, une France qui favorisait l’intégration, donc la reconstruction matérielle, sécurisante des survivants et dont la relative démocratie, la laïcité et l’offre de travail constituaient des conditions d’accueil qui n’existent plus pour les « migrants » d’aujourd’hui. Cette subjectivation le rendant conscient de sa place dans le monde, cet héritier peut, selon les compétences socioprofessionnelles de sa citoyenneté, dénoncer l’impact traumatique, en lui, d’un génocide toujours non reconnu par les représentants du pays qui l’a perpétré. À cet égard, je me réjouis de constater que, depuis quelque temps, mon travail rencontre de nombreux échos chez de jeunes Arméniens – psychologues cliniciens ou pas - de la génération de mes enfants, voire presque de mes petits- enfants, qui m’écrivent pour me faire part de leur recherche concernant tel grand- père ou arrière-grand-père, telle grand- mère ou arrière-grand-mère dont ils ont retrouvé un journal ou des traces qu’ils cherchent à réanimer pour en faire bénéficier le sens de leur propre vie. Ils veulent ainsi rassembler les miettes de leur héritage dont ils ressentent la richesse. En honorant la mémoire de leurs ancêtres, ils accèdent pleinement à leur identité.

NAM : En guise d'introduction, vous formulez une question : « Comment faire le deuil de ce qui n'a plus de lieu ? ». Une vaste question... A-t-elle une réponse?

J. A. : Non. Si mon introduction énonce cette question sans réponse concernant la vie psychique, ma conclusion n’en énonce pas moins une question également sans réponse, cette fois d’ordre politique : « Comment l’héritier de survivants, "migrants" des années 20, peut-il affronter les "migrants" d’aujourd’hui? ». C’est pourquoi je vis ce livre comme un livre testament, légué aux jeunes générations dans l’espoir qu’eux pourront peut-être parvenir à y apporter une quelconque réponse.

NAM : En quoi la question de la traduction est-elle un thème qui parcourt fondamen- talement tout votre livre?
J. A. : Je soutiens d’une part qu'il faut traduire – au sens habituel du mot - les écrivains arméniens en français pour que les descendants de survivants puissent avoir accès à leur héritage culturel. Je donne ici en exemple les effets sur moi de Seuil de Krikor Beledian, traduit par Sonia Bekmesian, de Sur la route de l’exil d’Aram Andonian traduit par Hervé Georgelin. D’autre part, j’explique comment il incombe aux héritiers des survivants du génocide arménien de « traduire » ce que leurs parents survivants n'ont pas pu dire mais qui leur a été inconsciemment transmis, afin de l'inscrire dans l’espace culturel et politique du monde. J'entends alors « traduire » au sens de dire en mots ce qui n'a pu se dire mais qui a été néan- moins transmis parce que rien de ce qui a imprégné la vie psychique ne disparaît.

Par ailleurs, il faut plusieurs générations pour acquérir la langue et la culture de l’autre, une langue et une culture qui éloignent et protègent de la représentation des horreurs vécues par des survi- vants psychiquement écrasés.

NAM : Pourquoi avoir pris la décision de « retourner au pays des ancêtres », et qu'est- ce que cela a changé pour vous ?
J. A. : Ce n’est pas une décision que j’ai prise. Je ne me sentais pas capable d’entreprendre seule cette démarche dont j’avais néanmoins envie et j’attendais de pouvoir le faire dans un cadre protecteur, jusqu’au moment où, comme je le raconte, un psychanalyste de Montréal, qui m’y avait entendu faire une conférence, m’a proposé de l’accompagner, lui et son fils cinéaste, en Turquie. J’ai accepté à condition de pouvoir aller avec eux à Bursa, lieu d’origine de ma famille. Là, en présence de ce qui restait des « quartiers arméniens », j’ai senti, comme physiquement, ce que ça avait dû être pour mes grands - parents – comme pour les déportés de toutes les déportations - de quitter définitivement le lieu de leur vie. J’ai mieux saisi l’ampleur des spoliations me concernant. Je suis devenue totalement pessimiste devant l’impunité des criminels, j’ai perdu une certaine foi en mon travail mais cette lucidité ne me soustrait pas à l’obligation d’accepter les sollicitations qui me sont faites car j’aime rencontrer ceux qui sont habités par les mêmes vérités scandaleuses de l’histoire.

NAM : L'écriture, est-ce une nécessité pour vous ?
J. A. : Oui, bien que je n’aime pas du tout écrire car j’explique, dans un récent article, qu’il ne s’agit pour moi que d’« Écrire pour les mères qui n’ont pas pu aller à l’école ». Lorsque je suis sollicitée pour faire une intervention, je sens que je n’ai pas le droit de me dérober à cette invitation à dire ce que j’ai à dire sur le sujet proposé. J’obéis simplement à une obligation et non à un désir, sinon à celui de défier le sentiment de mon incapacité.

Ensuite, je retravaille dans un livre tous ces textes « à ne pas perdre » pour les articuler et en faire la synthèse. Mon comportement ne ressemble pas à celui habituel d’une essayiste mais à celui d’un descendant de survivant dont la devise est : « Puisqu’on a tout perdu, il ne faut rien perdre du peu qu’on reconstruit ».

NAM : Sur quel autre projet travaillez-vous actuellement ?
J. A. : Je n’ai pour l’instant aucun projet et je souhaiterais n’être invitée à aucun travail car, malheureusement, j’accepte toujours les sollicitations à travailler qui me sont faites. Ce comportement me semble être une variante du travail acharné de mes parents et des Arméniens de cette première génération de survivants. Ils furent attelés agressivement à un travail de reconstruction dont la nécessité se poursuit bien souvent, sous une autre forme, dans la seconde génération à laquelle j’appartiens.

Propos recueillis par Claire Barbuti pour Nouvelles d’Arménie Magazine N° 262.

1 janinealtounian.com/articles?field_date_value%5Bvalue%5D%5Byear%5D=1975
2 janinealtounian.com/livres/ouvrez-moi- seulement-les-chemins-darm%C3%A9nie-un- g%C3%A9nocide-aux-d%C3%A9serts-de-linc onscient
3 Nicomède, tragédie de Corneille, v. 1712-13 
4 Voir janinealtounian.com/livres

 

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français