Houria Abdelouahed - Oedipe le Salon

Y a-t-il encore besoin de présenter Janine Altounian ?

Essayiste, collaboratrice à la traduction en français des Oeuvres complètes de Sigmund Freud, « harmonisatrice » (selon les termes de Jean Laplanche) au sein du comité éditorial pendant une trentaine d'années, après « Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie », La survivanceL'écriture de FreudL'intraduisibleMémoires d'un génocide arménienDe la cure à l'écriture, elle revient dans son dernier ouvrage L'effacement des lieux sur son parcours d'analysante héritière de survivants du génocide arménien et traductrice de Freud.

Avec une précision et une rigueur admirables, Janine Altounian, réfléchissant sur le trauma et son élaboration psychique dans l'après-coup, mêle le récit autobiographique à la théorisation psychanalytique à partir de cette question : Comment « l'héritier de survivants, ''migrants'' des années 1920, peut-il affronter les « migrants » d'aujourd'hui ?

Son livre croise l'histoire, la psychanalyse et la littérature et la question génocidaire sera approchée sous divers angles. L'écriture ne suit aucune linéarité, mais s'écrit « en spirale ». La lisant, nous reconstituons le trajet de l'auteure et celui du manuscrit de son père Vahram Altounian, âgé de 14 ans donné par sa propre mère, pour le sauver, à deux Arabes (des syriens). Le père avait consigné dans ce journal l'histoire de la déportation de son peuple, son long exil, la soif, la faim, l'extermination, la spoliation de la terre, de la culture et le droit à la vie.

Ce journal fut exhumé, huit ans après la mort de Vahram Altounian, par sa veuve, la mère de Janine. Il a été traduit en 1978.

Comment se vit la survivance en héritage ?

À l'instar de P. Aulagnier écrivant « condamné à investir », J. Altounian écrit que l'héritier d'un événement traumatique est condamné à traduire.

La fille du rescapé doit apprivoiser le contenu traumatogène en traduisant. 

La traduction a commencé avec la nécessité de restituer non seulement les représentations, mais également l'absence de représentation qui « ont marqué l'expérience violente d'un effacement » : ce qui a eu lieu sans avoir lieu (de la pensée winnicottienne). La traduction dans la langue de l'autre, le tiers, permet de subjectiver l'effacement de l'individu de sa propre histoire et l' « effacement de soi ».

L'écriture permettra de reconstruire les trajets des personnes chères, à commencer par le père, parti de Borsa (Turquie) jusqu'à son arrivée à Der Zor (Syrie) et plus tard son installation en France. Cette carte établie par Krikor Beledian en 1982, Janine Altounian nous la transmet à son tour. Nous suivons l'exode de ceux qui étaient forcés à quitter leur terre, nous devenons témoins de la catastrophe. Et nous restons saisis par la puissance narrative de l'auteure et la précision d'une écriture qui restitue dans l'après-coup, les dates, les pas, les chutes, l'avancée... des gens aux prises avec l'expérience génocidaire.

Aussi l'héritage traumatique, pour se subjectiver, nécessite-t-il l'oeuvre de traduction. Traduire en mots ce qui a angoissé les mots, traduire - dans les mots de l'autre - l'évènement qui ne s'était pas constitué comme événement psychique, traduire ces expériences de blanc permet la mise en mouvement de la pensée et des affects. Revisitant les lieux, l'auteure restitue la langue du manuscrit de son père, déplie les strates et les temporalités et nous communique ce qui fut consigné en turc et transcrit en caractères de l'alphabet arménien. Par ce geste, elle retrouve une sensorialité écrasée par la catastrophe. Renommant les lieux, réinscrivant les humains dans leur histoire, rendant aux spoliés leurs titres de propriété en rappelant même les prix dans la langue abandonnée, retrouvant les sonorités enfouis, Janine Altounian accorde à ce texte le statut et la fonction, comme elle le dit elle-même ailleurs, d'un « texte-linceul ». L'écriture élaborative offre un « hébergement psychique » (expression de Janine Altounian) aux héritiers de ceux qui ont subi l'extermination génocidaire.

Ce travail, comme les autres ouvrages de Janine Altounian, sont traversés par la question du deuil : faire le deuil de « ce qui n'a plus de lieux ». Traduire, ré-écrire, renommer les lieux, donner à l'espace ses repères et ses contours et réintègre ce qui fut effacé dans le champ de la communication humaine.

L'écriture devient un « moyen de créer un corps à l'extérieur d'une matrice informe ». Elle donne, en outre, accès à la tendresse car elle débouche sur la l'appropriation de son héritage. La traduction-écriture-restitution-construction permet de retrouver la tendresse et l'amour empêché entre survivants et descendants. Aussi ce travail est-il une « mise au monde » dans la douleur et le bonheur d'arracher à l'informe les mots qui conviennent pour redonner une subjectivité et une dignité humaine à ceux qui ont été la source de ce texte testimonial. Traduire pour le monde c'est inscrire son histoire dans celle du monde à travers les générations. « La trace suit son chemin à travers les autres » car le souvenir nécessite le collectif.

Cette écriture traductrice permet d'exorciser la terreur et ouvre sur une parole qui nomme. « Traduire pour hériter, écrire pour aimer », écrit-elle. Oeuvre d'Eros, l'écriture-traduction « modifie l'objet traumatisant tandis qu'elle le travaille ».  

De la traduction linguistique à la traduction du vécu intraduisible dans la langue d'un monde qui a accueilli et offert un abri, permet l'oeuvre de transmission aux générations futures. Ainsi, la transmission devient une injonction. Car il s'agit de la « réhabilitation de la dignité parentale et, partant, un amour de l'héritage transmis ».

Une question traverse L'effacement des lieux : Qu'en est-il des lieux d'accueil aujourd'hui ?

Le livre qui ouvre sur l'exil des syriens dans le contexte d'aujourd'hui marqué par la carence d'accueil, réactivant ainsi le non-lieu, se termine par un regard amer sur la réalité sociale d'aujourd'hui qui rend difficile l'intégration des immigrés, les héritiers actuels de ruptures historiques.

Engagée dans ses différents écrits, Janine Altounian insiste sur le rôle de l'école comme mère adoptive car apprend aux enfants d'émigrés et de survivants les mots de la pensée et de la relation aux autres. Elle rappelle que l'élaboration du trauma chez ces dépositaires est favorisée ou empêchée par les conditions sociopolitiques qu'offre le pays tiers où vivent les héritiers des survivants. L'historisation de leur héritage dépend des orientations politico-culturelle du pays d'accueil. Or, un héritier d'une culture où l'ancêtre a été exterminé ne peut « mettre les morts en sécurité », que s'il peut éprouver un transfert positif à l'égard de ses « hôtes accueillants ».

Ce livre, qui a une valeur testimoniale et une valeur d'écrit testamentaire, comme le dit l'auteure, a également la valeur d'un acte de résistance dans le monde d'aujourd'hui.

 

                                                            Houria Abdelouahed

 

 

 

Langue: 
français