L’intraduisible. Deuil, mémoire, transmission

Résumé

L’ouvrage porte sur la douleur de l’empêchement à s’engager dans la tendresse que rencontre l’héritier d’une transmission traumatique chez son parent survivant. L’écriture constituera le truchement pour ressentir, en place de l’autre détruit, des affects excédant ses capacités psychiques. Elle vise à subjectiver une souffrance parentale encryptée dans le mutisme et tente de nommer les conséquences traumatiques des meurtres de masse sur lesdescendants de survivants.

Dans un cheminement apparemment inversé, une tentative de réflexions contemporaines au sein des récits ancestraux sera menée pour dessiner les différentes étapes d’une psychisation de longue haleine. La survie relève alors d’une capacité d’invention proprement artisanale, c’est-à-dire d’un savoir faire «avec des restes », la vie ultérieure ne pouvant se construire qu’avec la  réintroduction du tiers anéanti lors de la terreur.

Illustration : fac similé du journal de déportation de Vahram Altounian, 1915 

Le parcours analytique rapporté dans ce livre soutient l’hypothèse que, chez un héritier de survivants, le travail de la cure peut amener la scène du meurtre à s'ouvrir au tiers pour le dialogue ou le conflit, attribuant par là à ses deux enjeux définis par Freud – capacité de travailler, capacité d'aimer –une pertinence radicale.


Extrait

« Si, dans mes souvenirs écrans, me reviennent toujours, puisqu'ils m'ont façonnée, "les travaux et les jours" des miens, ce n'est pas par la menace, l'angoisse de leurs récits de misère, leurs récriminations oppressantes, leurs évocations des lieux exterminés où s'enracinait leur existence, que leur souffrance irrémédiable est venue à moi. Elle s'empare paradoxalement de toute ma personne en présence de leurs travaux voués à combler l'insécurité première, au souvenir de leur peine opiniâtre, de la pauvreté ingénieuse, la ténacité créatrice, l'inébranlable affirmation avec laquelle ils aménagèrent leur vie d'exilés, les bases de la mienne. L'émotion la moins soutenable qui m'a acculée à écrire leur dénuement, c'est celle qui m'étreint devant les traces laissées par leurs mains et leur foi artisane, les dentelles aristocratiques crochetées par grand-mère, les broderies d'espérance en bouquets de ma mère, l'attention industrieuse que mon père apportait aux étoffes de l'atelier, aux matériaux protecteur du logis, à l'apprentissage de son violon. Dans la rigueur et le respect, ils célébraient tous ces rituels qui maintiennent et sacralisent les rythmes de la vie. Je ne retrouve pas dans leurs gestes au travail l'immaturité des orphelins mais leur discernement majeur. »

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